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Ecriture


Journal d’un citoyen


En 2010, au détour de la cinquantaine, Edouard Vitrant a commencé à prendre des notes. Ces commentaires sur l’actualité n’avaient pas de but précis. Il s’agissait simplement de fixer l’état de son opinion à un instant donné, pour en garder une trace.

Rien ne le prédisposait à écrire. Son métier de designer est a priori éloigné de l’écriture. A y regarder de plus près, la démarche d’un designer et celle d’un diariste ont certaines affinités. Avant de dessiner un objet, il faut réfléchir à son usage, aux personnes susceptibles de l’utiliser, au contexte du marché, à ses conditions de fabrication. L’analyse précède le tracé, et le tracé sera d’autant plus juste que l’analyse aura été synthétique.

Le diariste ne fait pas autre chose. Il replace des événements dans leur contexte, les met dans une certaine perspective et y ajoute son grain de sel. Les nouvelles qu’il retient ne font pas toujours la une des journaux. Ces petits cailloux collectés selon l’humeur de l’auteur dessinent, de façon impressionniste, le paysage d’une époque.

Les étals des libraires débordent de commentaires sur la vie publique écrits par des philosophes, des sociologues, des éditorialistes ou des responsables politiques, élus ou candidats. La parole du simple citoyen y est à peu près introuvable. C’est cette lacune que vient combler le Journal d’un citoyen.

 


Le marchand de masques
Tome 1 (2010-2012)

Le Journal d’un citoyen est une entreprise au long cours. Le marchand de masques en est le premier maillon. Il couvre la période 2010-2012. L’auteur note au fil des pages les réflexions et commentaires que lui inspire l’actualité. Les temps forts en sont l’affaire Strauss-Kahn et la campagne pour l’élection présidentielle de 2012. Au détour d’une page, il hasardera une proposition, comme le pacte générationnel. Le recul des années permet d’en apprécier la pertinence. Ce qui est écrit à chaud se lit mieux à froid.


 

Textîles
Tome 2 (2012-2013)

"A quoi sert le pouvoir sans le vouloir?", est une des questions que pose ce deuxième volume. Un peu comme ces questions d’enfant, dont la simplicité peut être désarmante. Pourquoi oublions-nous de nous poser des questions essentielles?

L’arrivée au pouvoir de François Hollande est l’occasion d’interroger l’exercice du pouvoir. C’était l’époque des révélations d’Edward Snowden, de la mise sous tutelle de la Grèce et de la lancinante dislocation de la Syrie. Jusqu’où peut-on rester indifférent? Face à l’interventionnisme russe, faut-il boycotter les Jeux olympiques de Sotchi?

Quelques surprises attendent le lecteur. Il visitera un poulailler et découvrira que le Front national prônait la gestation pour autrui quand toute la France débattait du mariage "pour tous".


 

L'invention de la perspective
Tome 3 (2014-2015)

L’auteur continue d’interroger l’actualité en s’efforçant de faire un pas de côté, de déceler des ambiguïtés sous des évidences, de mettre en lumière des informations trop vite escamotées. Ainsi, à la date du 3 novembre 2014, note-t-il: "Le budget militaire de la Russie doit augmenter de... 33% en 2015. 33%, c’est le taux moyen d’augmentation du budget militaire du IIIe Reich entre 1934 et 1937. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas."

Outre les événements d’Ukraine qui, de Maïdan aux accords de Minsk, occupent une place importante dans ce volume, d’autres thèmes reviennent avec insistance, comme les débats autour du genre, le dérèglement climatique ou la réponse à apporter au terrorisme. On y trouvera aussi des interrogations autour de l’intelligence artificielle, et de la non moins préoccupante bêtise artificielle qui risque de proliférer dans son sillage.

Le Journal d’un citoyen c’est aussi une langue, un ton. Celui-ci devient sombre après le 7 janvier 2015. "J’ai grandi, j’ai mûri avec Charlie Hebdo. J’ai appris à lire et à rire dans Charlie Hebdo. C’est une part essentielle de moi-même qui m’est arrachée violemment. L’ironie, l’esprit critique, l’humour, l’impertinence sont des denrées aussi nécessaires que les aliments que nous mangeons ou l’air que nous respirons. Comment peut-on appartenir à l’espèce humaine et haïr le rire?»


 

Matière noire
Tome 4 (2050-2016)

Nous sommes à l’époque où une série d’attentats a frappé la France, bouleversé les Français et perturbé la classe politique. L’onde de choc entraîna l’adoption de l’état d’urgence.

L’auteur s’étonne. Contre les ennemis de la liberté qui ensanglantent nos villes, que proposent les responsables politiques? D’adopter des mesures coercitives qui aboutissent à restreindre le champ des libertés. Soit exactement ce que souhaitent les djihadistes. Sous l’apparence de deux discours antagonistes, les actions des uns et des autres convergent.

Le caractère extraordinaire de ce paradoxe ne manque pas de piquer sa curiosité. Et de lui donner envie de jeter un coup d’œil de l’autre côté du miroir. A force de creuser, il finit par mettre à jour un ressort enfoui de la psyché humaine qu’il nomme "complexe de Pandore". Sous l’empire d’une émotion qui le submerge, un individu déconnecte son esprit critique et produit mécaniquement une réaction qui va à l’encontre de son intérêt et de ses principes.

Ce complexe de Pandore, sous l’effet duquel des dirigeants se croient obligés de réagir à un événement traumatique, serait inopérant s’il ne rencontrait dans la masse des citoyens éberlués son pendant, le complexe d’Isaac. Cette notion renvoie à la docilité confondante avec laquelle Isaac accepte le sort que lui réserve son père qui, lui-même, obééit aveuglément à un commandement qu’il s’interdit de questionner.

Les implications de cette découverte dans le champ politique sont considérables. Car cette époque est aussi celle où Donald Trump va bousculer la primaire républicaine et rafler la mise à la barbe des caciques du parti. Ce couple, Pandore-Isaac, jette un éclairage nouveau sur l’alchimie un peu perverse qui anime les démocraties, au risque de conduire à leur ruine. Edouard Vitrant nous alerte mais, dans ce maelstrom où l’émotion submerge la raison, qui a envie d’écouter les Cassandre?

C’est aussi la période où un inconnu déboule dans le champ politique, un certain Emmanuel Macron. L’auteur observe incrédule la montée du phénomène, sans être dupe des jeux d’influence au cœur desquels il a su se placer. Tel un sismographe, il enregistre cette poussée avec ce mélange de lucidité et d’ironie qui est sa marque de fabrique.

Ce livre est comme la boîte de Pandore: une fois ouvert, il est difficile de le refermer.

 

Editeur: bookelis.com
Distribution: Hachette